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paradise now

Paradise now, Apocalypse tomorrow

Fabrice Billard, encore une fois, au péril de sa vie, nous présente le fruit de ses safaris dans les zones interdites de la société. Le précédent rapport, Univers carcéral, concernait la Zone Nord de Marseille, une de ces innombrables banlieues qui entourent nos grandes villes et que l'on tente d'oublier autant que faire se peut. Il nous montrait à voir ce qu'on cache : un parcage (in)humain, un stock de main d'oeuvre nécessaire à la garantie de la flexibilité du travail, indispensable au maintien du niveau de vie à celui dit de "reproduction" (© Malthus) et qui a su s'adapter, la plupart du temps, à son environnement.

Cette fois, Paradise Now s'intéresse aux raffineries de pétrole qui errent dans des zones inaccessibles, protégées par des barbelés, gardées comme des forteresses. Ces monstres de béton et de métal, dont les cheminées tentaculaires déchirent l'horizon, nous paressent étrangers, presque extra-terrestres. Mais les choses étant ce qu'elles sont, les deux mondes invisibles tendent à se rencontrer, faute de place.

Le style et les couleurs rouille sont toujours là. Couleur d'un sang coagulé commun. Celui que fait couler notre économie. Car pour sauvegarder notre mode de vie, il faut tuer, piller et réduire en esclavage les vaincus. C'est ce que cache la beauté morbide. C'est ce qu'arrive à injecter l'objectif de Fabrice : de la politique dans le cliché.

Paradise now, Apocalypse tomorrow ...

La beauté malsaine de ces sculptures industrielles est admirablement illustrée par AQL, qui s'introduit par un morceau dark-folk du meilleur aloi (même si les sonorités de certains instruments souffrent légèrement d'un manque de réalisme, la composition est inspirée). S'ensuit un indus tribal, presque primal, qui laisse la place à des nuances atmosphériques contemplatives ... une ode à la nature investie par l'industrie en quelque sorte. Quelques micro incongruités sont dispensées çà et là comme pour nous extirper joyeusement du rêve (intéressant).

HIV+ (déjà tributaire du premier recueil) et son versus Muckrackers opèrent la transition avec tact et finesse, de telle sorte que ce split CD n'en paraît pas un. Et la seconde lecture du travail de Fabrice peut commencer. Un indus révolté, rageur, vindicatif comme une nuée d'alter-mondialistes partis à l'assaut des murs d'enceintes des raffineries. Chaque morceau porte le nom d'une compagnie pétrolière. HIV+ vs. Muckrackers accusent, et la dénonciation ne nous épargne pas. Le produit final ne termine-t-il pas dans nos réservoirs. Ne nous plaignons-nous pas sans cesse des hausses de prix. Avons-nous le droit de nous révolter contre W quand nous continuons à profiter de sa « politique énergétique » ? Malheureusement, je ne comprend pas l'espagnol des scansions (© Giscard le Survivant) proférées par Havoc (aka. HIV+) sur Exxon, mais les trois minutes du son monocorde et désagréable par lesquelles fini Bp me font réagir. Je veux dire, au sens physique du terme. Sauter sur la télécommande et zapper. Fermer les yeux/oreilles quand ça dérange.

C'est ce que l'on fait toujours, quand on regarde le JT, qu'on voit la misère sur laquelle on s'enrichit. On oublie arrivés au dessert et on se mate un bon film. Mais votre serviteur, lui, a donné de sa personne. J'ai pris mon courage à deux mains, et me suis infligé l'insupportable. C'est ainsi que je peux vous rapporter que le son aigu change de fréquence à un moment donné. C'est ainsi que je peux affirmer que Paradise Now est tout aussi beau que politique.

Pendant que je vous parle, Fabrice est certainement reparti en safari. Son objectif en quête d'écosystèmes aussi méconnus qu'hostiles. Un jour peut-être retrouverons-nous un Canon gisant dans un caniveau auprès du célèbre bonnet. Et d'effrayantes épreuves constitueraient le dernier panneau posthume d'un triptyque unique. Aaaaaah, la nature est cruelle !

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