syn- manolo on juliet

bandcamp | prasca 2008

Manolo travaille au Ministère de la dé-robotisation des chaînes de production depuis que les néo-luddites ont pris le pouvoir. Il a conçu nombre des machines dont il doit aujourd’hui trouver le moyen de les remplacer par l’homme. Il ne comprend pas cette régression mais fait ce qu’on lui dit de faire.

Comme tout le monde ? Pas tout à fait.

Manolo pense que si l’homme s’est dressé sur ses jambes, c’était pour lui libérer les mains. S’il a créé les machines, c’était pour lui libérer l’esprit. L’homme veut à nouveau s’occuper l’esprit par le travail ? Soit ! En tout cas, c’est comme ça qu’il justifie intellectuellement son idée. Car Manolo aime les machines au point de trouver un subterfuge pour les sauver du sort que leur réserve le Diktat. C'est ainsi qu'il élabore secrètement E.5131 dans l'objectif de réhabiliter la machine dans un rôle, non plus de production, mais de création.

Pour cela il a conçu un logiciel. La machine étant censée devenir poète. Il y injecta tout son savoir en la matière, se souvenant de ses cours de Français du temps où l'on enseignait encore les grands classiques. La machine aura accès de même à une base de données compilant toute la littérature dont elle pourra s'inspirer, mais un algorithme rendra impossible tout plagiat. Biensûr, il s'assure de laisser à cet esprit siliconé le maximum de liberté pour créer, ce qui se traduit en langage informatique par une fonction de randomisation complexe.

Il est assez fier des derniers travaux littéraires de son projet E.5131 et est persuadé qu'il faut absolument révéler au monde que la machine peut créer. Il décide de contacter discrètement sa voisine dont il sait qu'elle anime des ateliers d'écriture dans la clandestinité. Ce qu'il va lui demander est encore plus subversif. Il veut qu'elle organise ce qui doit être en fin de compte une démonstration. Mais lui préfère parler de « représentation ». Car il a conçu un sous-programme permettant à la machine de dire son texte, selon l'intonation qu'elle juge adéquate pour exprimer le sens de ses mots.

La jeune femme, bien que consciente du danger que représente l'organisation d'un tel rassemblement, est toute excitée à l'idée que la découverte de Manolo pourrait réhabiliter l'art dans la vie des hommes, fut-ce-t-il issu de transistors. Même si elle reste sceptique quant à la qualité des textes de la machine, l'opportunité de réintroduire un accès pour tous à un divertissement légal est déjà un immense espoir. Elle se met même à rêver d'enseigner à nouveau la littérature. Mais elle ne peut s'engager dans une telle entreprise sans vérifier les capacités artistiques de E.5131. Manolo n'en attendait pas moins et s'empressa d'inviter chez lui cette passionnée de lettres pour une démonstration privée.

Elle fut d'abord impressionnée par l'aspect de la machine. Il s'agit d'un simple ordinateur certes, tout ce qu'il y a de banal, mais Manolo l'a paré d'un corps matérialisé par une sculpture métallique faite d'objets de récupération. Ce socle, à lui seul, pouvait coûter très cher à Manolo pour activité créative illégale. C'est pourquoi il cachait la machine dans sa chambre. Quand il l'alluma, Manolo attendait de voir sa réaction quand elle verrait apparaître à l'écran, non pas des icônes, mais un visage 3D de E.5131. Considérant ces traits vectoriels, la machine s'avère être « un machin ». Elle qui pensait prendre des risques, ce n'est rien comparé à ça !

« - E.5131, je te présente Juliet. Elle est venue pour écouter ton travail. »

La machine, comme les artistes humains avant elle, adore que l'on qualifie son œuvre de la sorte. Le terme « travail » appréciant ses textes de la même manière que le serait une activité de production pure. De plus, il est on ne peut plus ravi qu'on se déplace pour l'écouter. Il en est presque ému quand il commence à déclamer.

Le style de la machine lui est propre, cela ne fait aucun doute. Une prose qui peut rimer par accident. Qui n'est poétique que fortuitement. Mais derrière le sens apparemment naïf de ces textes, comme l'impression d'un obscurantisme volontaire. La machine ne se livre pas. Sans doute n'en est-elle pas capable et a trouvé cet effet pour faire croire à une pudeur artistique. En tous les cas, la découverte de Manolo n'en demeure pas moins exceptionnelle, qu'on apprécie ou pas cette nouvelle littérature, et Juliet décide d'aller encore plus loin qu'une simple représentation. Elle connaît un musicien activiste contre-révolutionnaire qui vit dans les catacombes et elle est une des rares à savoir comment le contacter. Elle aimerait entendre la machine dire ses textes sur sa musique.

Tandis que Juliet et Manolo s'emballent sur le projet qu'ils sont déjà en train d'organiser dans les moindres détails dans un élan de pure jubilation, leurs corps se rapprochent. Se frôlent. Il n'y a pas que l'idée d'une telle représentation qui les excite. Manolo demande à la machine de se mettre en veille et ils se retrouvent sur le lit pour s'adonner à l'activité la plus répressible qui soit. Juliet n'avait jamais trouvé le courage de franchir cet interdit jusqu'à ce jour et s'en remet à ce grand aventurier qu'est Manolo qui, en vérité, savait juste comment accéder à ces fameuses bases de données interdites sans se faire repérer sur le réseau. Quand ils s'endorment enfin, épuisés, on peut entendre dans le noir les disques durs de la machine crépiter.

Il fut aisé de convaincre Syn- de collaborer, mais plus compliqué de réunir un public pour cette manifestation. Si Juliet connaît bien le milieu sous-terrain des contre-révolutionnaires, les convaincre de venir assister à cette démonstration n'en demeurait pas moins difficile. Elle comptait un peu sur la présence de Syn- pour donner une légitimité à cette représentation car bon nombre pensait que E.5131 allait à l'encontre de ce qu'ils croyaient être leur combat. Et leur slogan : « crée et non produit ! », élevé au rang de précepte, est censé s'adresser à leurs semblables et non aux machines.

Mais Juliet a des arguments et a su convaincre une poignée de curieux, venus dans ces souterrains humides voir l'attraction qui créera peut-être la brèche dans le système érigé par le Diktat. Brèche par laquelle la créativité humaine pourra peut-être s'engouffrer. E.5131 devrait commencer quand cet opposant au projet aura terminé son discours ponctué de « crée et non produit ! », scandés en cœur par l'assistance. Syn- commence à jouer tandis que Manolo approche la machine drapée d'une toge sombre. Il a le sens de la mise en scène et cela ne manque pas d'impressionner. Manolo va rejoindre Juliet dans les rangs. Ils se serrent l'un contre l'autre avec anxiété.

E.5131 semble hésiter. Il désactive sa webcam pour éviter d'être impressionné par son public et se concentre sur la musique. Enfin il déblatère un texte jamais entendu par Manolo. La machine le trahit en récitant une prose faîte de jeux de mots des plus vulgaires, tentant de manipuler l'esprit des spectateurs en leur suggérant de faux lapsus, qui ne sont révélateurs que de la perversité de la machine et non de celle de son auditoire. Pire encore, E.5131 ose révéler cette fameuse nuit entre Juliet et Manolo, violant leur intimité, et allant même jusqu'à décrire de façon on ne peut plus obscène la défloraison de Juliet.

Si les spectateurs sont restés jusque-là, tandis que Manolo essayait en vain de court-circuiter la machine, c'était pour écouter Syn-, les concerts étant on ne peut plus rares et risqués. Mais la blague, de mauvais goût, ne les a amusés que moyennement. Le tunnel se vide peu à peu alors que Manolo ne trouve plus d'autre moyen que de détruire sa machine à coups de pavé. Quand il réussit enfin à la faire taire, il se tourne vers Juliet qui se dressait dans le tunnel vide. Jamais elle n'avait connu pareille humiliation. Elle restait là, immobile, les mains recroquevillées sur sa jupe et une fois qu'elle s'était assurée que Manolo avait bien saisi toute l'intensité de sa détresse, elle s’enfuit.

Manolo abandonna la machine et pris la direction opposée. Honteux, il espérait surtout ne croiser personne. Syn- recueillit les disques durs de E.5131. N'admettant pas la censure de cette nouvelle forme de poésie, il lui donnera à nouveau la parole.

et SYN_ , le vrai, répondit à cette blague par une autre beaucoup plus drôle :

Ce message m'a été remis par un hologramme...
qui ressemblait par certains côtés au visage de la Makina "E.5131"

La lecture lui fut insupportable.
Manolo, brisé… mort - de honte -, terrassé, enterré à tout jamais, s’enfonça dans les souterrains et ne parut plus. Il s’en fut prier, à genoux, ses Maîtres et s’excusa :
« Fritz, Ray, George… ! Pardonnez-moi ! ». Il pleura de dégoût. « Sombre E.5131 ! Qu’as-tu fait ? »
Et il finit par se suicider à l’aide d’un floppy disk --- et cela dura, dura, dura…
Qu’avaient-ils compris ? La Machine, à la fois système et outil ? Outil d’asservissement de l’humain qui pourrait devenir un outil au service de l’humanité ? C’en était trop !
Quant au floppy disk, il céda avant le cou de Manolo !

Juliet tomba amoureuse du chroniqueur fou. Il avait de beaux yeux et un superbe avatar… un spectacle monstrueux pour la belle effarouchée…

E.5131, enfoirée de Machine, retira son masque et éclata de rire. Ahahahaha ! Non, ce n’était pas Fantomas ! Mais Scoubidou en personne ! Celui-là même qui, on ne l’apprit que plus tard, se cachait en vérité derrière tous les masques retirés un à un de la face hideuse des monstres de la célèbre série animée…

Et Manolo hurlait : « Qu’en est-il des promenades, des errances ? De l’homme paumé, coincé, qui se débat dans les couches successives… du temps, de l’imaginaire et du réel ?
Rien ! « L’opocompri ! » …
Alors, il finit par rire, à son tour, au ralenti… évitant de peu, se courbant vers l’arrière, une balle à blanc éjectée du flingue de l’homme au costard et lunettes noirs qui le poursuivait jusque dans les méandres de la Machine Gozilla : « Une prose qui peut rimer par accident. ».

C’é-tait donc un-e bla-gue… !!! Ouf ! Rien de sérieux.
Ils partirent tous dans un rire libérateur. Bras dessus, bras dessous. Communion des esprits ! Juliet fit de beaux enfants dont on ne sut jamais qui étai(en)t le(s) véritable(s) père(s) …

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